S’il est un phénomène curieux, c’est l’intérêt que Mère Teresa a pu susciter de son vivant et après sa mort.

Sa spécialité (ou son charisme) étaient les pauvres parmi les pauvres : elle commença son action, en ramassant une femme à demi-morte que son fils avait déposée dans une poubelle et que les fourmis dévoraient. Son second fait d’arme fut de ramasser une autre femme, à moitié morte encore, à laquelle s’attaquaient des rats. C’était en 1950, en Inde, à Calcutta. Tente ans plus tard, en 1979, cette religieuse recevait le prix Nobel de la paix, à Oslo.

Pourquoi un prix de la paix à une religieuse qui s’occupe des miséreux moribonds ?

La réponse vient de Mère Teresa elle-même : le fruit du silence est la prière ; le fruit de la prière est la foi ; le fruit de la foi est le service ; le fruit du service est la paix. Elle établissait un lien très fort entre la prière, le service et la paix. Prier, c’est écouter Dieu qui me parle ; servir, c’est écouter les autres qui me parlent. La paix, c’est la conséquence d’avoir écouté Dieu et les autres plutôt que mon égoïsme ou mon confort, qui cherchent toujours à s’imposer au détriment des autres.

Qu’a-t-elle fait de cette notoriété internationale ?

De façon très paradoxale, c’est ce jour-là que les ennuis ont commencé pour elle… Elle aurait pu se contenter de remercier les personnes présentes et d’encourager les institutions internationales à lutter davantage contre la misère. Mais au lieu de cela, elle tint un discours allant à rebours de la pensée dominante, quitte à en choquer plus d’un.

Elle voulut profiter de la tribune qui lui était donnée pour expliciter le sens de son action.

Aider et soigner les pauvres, certes, mais pourquoi ? Ce qui donne du sens à la vie, ce qui rend heureux, c’est d’aimer les gens, quand bien même ils sentiraient mauvais,  sembleraient répugnants, nous feraient du mal, nous dérangeraient… C’est la raison qu’elle avançait pour expliquer son opposition à l’avortement : l’avortement est le plus grand facteur destructeur de la paix. Car si une mère peut tuer son propre enfant, qu’est-ce qui peut nous empêcher de nous entretuer les uns les autres ? Ainsi, si l’on aime tout le monde, sans exception, et quel que soit la difficulté que cela suppose, le monde trouvera la paix.

Peu après ses déclarations, Christopher Hitchens réalisa un reportage au titre évocateur, Mother Teresa, Hell’s Angel (Mère Teresa, l’ange du diable). Soulignant les rapports ambigus de Mère Teresa avec les dictateurs et avec les finances, l’auteur conclut qu’elle se servait des malades pour l’extension de son ordre religieux, les Missionnaires de la Charité, et pour diffuser ses idées fanatiques et obscurantistes (sur l’avortement et la contraception, faut-il le préciser).

Plus récemment, une équipe de chercheurs canadiens s’est fendue d’un texte de 27 pages pour abonder dans le sens du propos de C. Hitchens… et pour conclure que Mère Teresa aurait davantage sa place au panthéon des imposteurs que des saints.

Ces réactions polémiques à l’action ou la canonisation de Mère Teresa ont quelque chose d’intéressant et de vrai. En parlant de véracité, je ne parle pas du contenu du reportage – aucun pauvre ou malade n’est interrogé ; je ne parle pas non plus de la méthode employée par les « chercheurs » canadiens, qui n’ont rencontré ni Mère Teresa, ni aucun témoin de son action, ni aucun de ses collaborateurs, et qui ne sont jamais allés à Calcutta…

Ce qui me semble vrai dans ces réactions, c’est la difficulté à comprendre pourquoi Mère Teresa n’a pu réaliser ce qu’elle a fait qu’avec l’aide de Dieu. Pourquoi ce n’était pas de la pure philanthropie, mais qu’il fallait que Dieu soit là pour faire toute cette œuvre avec une joie profonde et communicative, comme l’ont constaté certains qui ont visité les mouroirs de Calcutta en compagnie de la future sainte.

Pour elle, une personne, fût-elle dans le ventre de sa mère, en pleine santé ou en fin de vie, est un individu qui porte en lui une dimension sacrée : c’est un « enfant de Dieu ». Il mérite donc tout notre respect, notre amour, alors même qu’il a pu nous faire du mal ou qu’il puisse nous déranger. Cette dimension sacrée en chaque être humain fait qu’il est impossible de traiter une personne comme un problème, un tas de cellule, ou un ennemi à abattre. Elle pousse au contraire à chercher cette richesse qui est comme un reflet de la présence de Dieu en chaque femme, en chaque homme. Quitte à chercher loin et longtemps…

C’est peut-être pour cela que Mère Teresa a touché l’immense majorité de ceux qui l’ont côtoyée : ils voyaient en elle le regard plein de miséricorde de Dieu qui veut sauver tous et chacun des hommes. « Je ne comprends pas ce qui m’arrive. J’ai l’impression que Dieu lui-même me regarde à travers les yeux de cette femme » déclara un homme qui avait croisé le regard de la sainte dans un avion.

Mère Teresa canonisée, c’est un modèle proposé à tous les catholiques, mais plus généralement à tous les hommes et femmes de bonne volonté, d’apprendre à regarder ceux qui leur sont proches avec miséricorde, convaincus qu’ils sont eux aussi porteurs de l’image de Dieu.

 

Arnaud Gency
Intervenant Cathovoice