Opinion – par Amicie Pelissié, présidente de CathoVoice

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Il y a une semaine, 84 personnes perdaient leur vie dans un acte aussi absurde que sauvage. Dans une semaine, 600 000 jeunes accueilleront le pape François à Cracovie. Quel lien entre les deux ? Pour certains, si lien il y a, il est essentiellement enjeu de sécurité. À l’heure du terrorisme international, cela ne relève-t-il pas de l’irresponsabilité que d’organiser ce genre de rassemblement ? Il pourrait aussi au contraire s’agir d’un réflexe de repli. Se replier entre soi, dans une bulle de jeunesse et d’excitation, pendant que le vrai monde affronte le visage nouveau d’une violence humaine hideuse venue du fond des âges.

Mais il y a un autre lien, qui unit ces deux bouts de ficelle et en fait une corde solide. Les JMJ (journées mondiales de la jeunesse) sont un défi éclatant lancé à la peur. Ils sont la réponse d’une jeunesse dynamique, croyante, heureuse, à l’angoisse d’une société taraudée par des questions existentielles plus brûlantes que jamais.

Toronto, 2002 : « si les jeunes ont peur du terrorisme, quel futur pouvons nous avoir »?

D’abord, rappelons-le, les JMJ ont déjà par le passé représenté de lourds défis logistiques voire sécuritaires. À échelle humaine, la logistique des JMJ de Madrid en 2011, par exemple, avait présenté des failles certaines. 4 millions de jeunes sous un soleil écrasant sans eau ?La même foule exposée à une tempête forte dans la nuit, sans abri, avec des risques de chute de matériel lourd et la possibilité d’un mouvement de panique ? Plus loin dans le temps et dans l’espace, c’était déjà la menace terroriste qui planait sur les JMJ de Toronto, en juillet 2002, moins d’un an après le 11 septembre. Combiné à la grande fragilité physique de Jean-Paul II, ce facteur laissait augurer un rassemblement manqué et sous tension. Alors qu’en réalité, les jeunes présents se sont dits touchés de la « force » d’un si vieil homme qui acceptait de montrer sa fragilité physique. Un autre, conscient de la crise aigue traversée par le monde, lançait à la presse : « Si les jeunes ont peur maintenant du terrorisme, quel genre de futur pouvons-nous avoir ? »

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En retour, le vieux pape présentera aux jeunes lors de la messe de clôture à Downsview Park un monde « qui a désespérément besoin d’un sens renouvelé de la fraternité et de la solidarité humaine. C’est un monde qui a besoin d’être touché et guéri par la beauté et par la richesse de l’amour de Dieu. Le monde actuel a besoin de témoins de cet amour. Le monde a besoin de vous, le monde a besoin de sel, de vous comme sel de la terre et lumière du monde. » On en ferait presque le testament spirituel de JP II aux jeunes, lui dont ce furent les dernières JMJ…

L’édition des JMJ 2016 dans la patrie du pape polonais nous rappelle la force de ces rassemblements à l’heure où le monde veut croire, plus que jamais, à la fraternité humaine, vécue, réelle, concrète.

Voilà pourquoi Cracovie a un sens après Nice

Les JMJ fonctionnent comme une plateforme mondiale où l’on parlera paix, souci de l’autre, pardon, miséricorde, joie, confiance, avenir de la jeunesse. Or, ce sont là les véritables contrepoints aux durs signaux envoyés par le mois de juin – crime raciste, assassinat terroriste, remise en question de l’unité européenne. Les JMJ activent des valeurs communes à notre monde : fraternité et solidarité humaines, à Toronto, vie et amour à Sydney, générosité et service à Rio.

AFP PHOTO / GIUSEPPE CACACE / AFP / GIUSEPPE CACACE

GIUSEPPE CACACE : AFP

Il ne s’agit pas d’évacuer la question sécuritaire qui se pose aujourd’hui, comme si les bons sentiments d’un Woodstock façon catho suffisaient à la gommer dans un joyeux mélange de bulles, de prières et d’amour. Le contexte nouveau est pris au sérieux par les organisateurs de cette édition. Mais il n’est pas un obstacle au rendez-vous fixé par le pape à la Pologne et à la jeunesse du monde entier. Aucune trace d’annulation depuis le 14 juillet dernier, selon les organisateurs français. François, d’ailleurs, connaît ces rendez-vous étiquetés « à risque ». En novembre 2015, n’allait-il pas en Centrafrique, un pays en guerre, passant outre toutes les recommandations de sécurité en traversant un quartier de non-droit ? En honorant la visite annoncée, le pape est venu parler à un peuple déchiré par la guerre civile de construire des ponts – pontem facere, le cœur même de sa mission de pontifex.

 C’est dans cet esprit que le 19 juillet, François a salué les pèlerins du monde entier qui se sont mis en route cette semaine pour Cracovie, en parlant d’un « un nouveau signe d’harmonie » à offrir au monde, une mosaïque de visages divers, de tant de races, langues, peuples et cultures, mais tous unis dans le nom de Jésus, qui est le Visage de la Miséricorde. »

Le ciel et la terre

Un langage spirituel doucement déconnecté du réel ? Non, car le souhait du pape, qui a exprimé sa profonde solidarité et tristesse aux victimes de Nice, est concret, et profond. Concret, car depuis des années, les JMJ sont devenus les plus gros rassemblements de l’humanité avec plusieurs millions de jeunes réunis autour d’un vieil homme : 2 millions à Madrid, 3  à Rio, 5 à Manille …  Le rendu visuel à lui seul est saisissant !

CHRISTOPHE SIMON/AFP/Getty Images

CHRISTOPHE SIMON/AFP/Getty Images

Concret aussi, car ce sont bien des jeunes de tous les pays qui se retrouvent dans une ambiance cordiale et joyeuse, pour, non pas effacer leurs différences culturelles, mais apprendre à les découvrir dans la fête et dans la prière, formant cette mosaïque chatoyante de visages, de drapeaux et d’habits dont l’album photo du JMJiste est plein. « A Madrid en 2011, se souvient Antoine, alors âgé de 16 ans, je me suis retrouvé avec des millions de jeunes que je ne connaissais pas. Mais en discutant un soir avec un Chilien dans le métro on s’est rendu compte qu’on avait un truc en commun : la foi ! » Concret encore, car les JMJ sont aussi des moments quotidiens de vie en groupe, de découverte de l’autre dans ses qualités et ses défauts, et d’apprentissage de la pauvreté au milieu de personnes que l’on n’a pas toutes choisies… Le quotidien des JMJ, pour beaucoup d’entre nous, ça a été d’abord ces queues interminables pour obtenir son repas, ces douches minutées pour que 300 filles puissent utiliser 10 cabines, cet effort de tout instant pour se mettre au diapason d’un groupe qui ne tourne pas autour de moi. Autant de petits moments quasi invisibles dans lesquels se joue la cohésion d’un groupe particulier, première matérialisation de cette harmonie à laquelle appelle le pape François. Concret enfin, ce souhait, car il est à l’origine de ces cérémonies impressionnantes, courants de sympathie entre le pape et les jeunes ; et des temps de silences observés à plusieurs centaines de milliers, sous l’œil des caméras du monde entier.

Mais il y a aussi ce que l’œil des caméras ne captera (peut-être) pas : le profond. A Rio, juste avant d’annoncer le choix de la Pologne pour les prochaines JMJ, le pape avait lancé aux jeunes, de manière prophétique : « Allez, sans peur, servir ». Personne, alors, n’envisageait le contexte si particulier de l’édition 2016. Cette année, François a invité les jeunes à réfléchir sur la miséricorde – proposant cet amour sur-humain plus grand que la faute et que la haine comme antidote à la peur. Ce n’est pas le départ vers l’autre qui est dangereux, c’est le repli chez soi et sur soi. Quatorze ans après l’appel de Jean Paul à faire face à un moment apocalyptique, le rassemblement des jeunes du monde entier autour de François est la preuve qu’une foi partagée à l’échelle du monde peut unir les hommes, conduire à des rencontres uniques, changer les cœurs. Il est la manifestation éclatante de la vie sur la mort et du courage sur la peur. Oui, ces JMJ sont comme un défi lancé depuis Cracovie à la haine semée à Paris, à Nice, à Orlando et ailleurs. Un défi qui ne consiste pas à créer une fausse joie artificielle : le symbole des JMJ, après tout, n’est-ce pas cette Croix en bois immense, proposée par Jean-Paul II aux jeunes de Rome en 1984, et qui parcourt le monde depuis ? La Croix est le symbole mystérieux du sens de la souffrance qui permet à la vie de vaincre la mort. Comment vivre avec la peur ? affichent les unes des magazines et des quotidiens de cette semaine en France. La réponse, je pense, viendra de Pologne, et commencera par la miséricorde.

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