Opinion – par Franziska Harter, coordinatrice, à Cracovie

(Franziska est à Cracovie depuis dimanche dernier. Elle encadre un groupe de 1 500 volontaires.)


JMJ-paix-CracovieLa situation actuelle fait beaucoup réfléchir à la raison d’être des JMJ.Nous nous trouvons face à un terrorisme-guérilla qui frappe aux endroits les plus improbables, qui vise non seulement à tuer le maximum de personnes, mais aussi et surtout à semer la peur, la méfiance et la haine, entre personnes de différentes cultures. Un terrorisme qui nous invite à rester chez nous, à nous retirer dans nos petites zones retranchées, en sécurité. En quoi la jeunesse catholique peut-elle changer le monde en chantant, applaudissant et agitant ses drapeaux pendant une messe papale ? Qu’est-ce que cela signifie, quand des jeunes disent avoir vécu un « temps fort » aux JMJ ? Les belles idées de joie, d’espérance, de miséricorde, et d’amour, ne restent-elles pas des concepts impuissants face à la réalité indéniable du terrorisme, destructeur de vies et de rêves ?

Un « Woodstock » catho?

Je suis partie aux JMJ avec un sentiment partagé. D’un côté, l’aspect « grosses festivités » avec des centaines de milliers de personnes, dans une ambiance joyeuse, fraternelle, internationale, mais pas toujours propice à élever nos âmes à la prière. N’oublie-t-on pas la relation personnelle avec Dieu dans tout ce bruit ?

DSC01747A cela s’ajoutent les tracas quotidiens du pèlerin aux JMJ : des queues inévitables devant les douches, de longues marches, des tramways surchargés, des attentes sans fin aux stands de nourriture, sans parler du niveau élevé de bruit pendant la semaine entière – ici à Cracovie renforcé par des hélicoptères militaires tournant constamment au-dessus de nos têtes.
Bref, il y a peu encore, j’étais plutôt d’accord avec ceux qui considèrent les JMJ comme un grand « spectacle », dont beaucoup de participants restent à la surface. Une sorte de panorama de belles images colorées venues de la terre entière, accompagnées par des musiques folkloriques. Une semaine de fête et de beaux sentiments, mais guère plus qu’une semaine de vacances inoubliables avec de bons amis.

Changement de point de vue : la vie dans un village international

Quelques jours à Cracovie avec un groupe de 1500 jeunes volontaires de 12 pays européens et sud-américains ont suffi à me faire changer d’avis.

La seule préparation du village qui accueille notre groupe, qui a duré presque deux ans, avec une équipe internationale, était un défi qui demandait à chacun de se dépasser, d’aller parfois au-delà de ses forces. Il aurait sûrement été plus facile de confier entièrement la préparation à nos amis polonais! Mais nous avons fait le pari d’inviter chaque nationalité présente à faire de cette semaine une œuvre commune : de longues discussions dans une langue qui n’est pas la sienne, le besoin d’adapter les détails de la logistique aux sensibilités de chaque nation, et la nécessité d’accepter de ne pas toujours trouver une solution qui convienne à tout le monde – cela demande de donner la priorité à la communauté sur nos souhaits particuliers. Dans ces malentendus, ces imperfections, se joue une miséricorde bien réelle : écouter, essayer de comprendre, pardonner immédiatement et sans rancune. Elle est le ciment entre les pièces variées que nous apportons pour bâtir une œuvre commune et harmonique.

La foi passe par le concret

Ces jeunes nous surprennent. Sur notre lieu, une grande harmonie règne malgré les difficultés qui peuvent surgir, dû aux habitudes de vie différentes dans chaque pays. Les douches pas toujours propres, les queues pour obtenir de la nourriture, le bruit tard dans la nuit, cela pourrait – cela devrait, humainement parlant ! – mener à des tensions. Ce sont des situations qui font facilement surgir de l’égoïsme, personnel ou national. Or, nous vivons, depuis 10 jours un exercice pratique de paix qui passe par l’attention à l’autre avant toute chose.

JMJ-service« Dieu nous sauve en se faisant petit, proche et concret », a dit Pape Francois pendant son homélie à Czestochowa, au sanctuaire de Jasna Góra, si important pour ce pays qui nous accueille. Oui, la foi et ses effets sont bien concrets. La joie, l’espérance, et l’amour passent par de petits gestes. Je commence à apprécier l’attente dans les queues : c’est le moment des longues discussions avec des étrangers, des blagues et des rires. De belles situations se produisent sous mes yeux : une équipe italienne qui spontanément se propose pour distribuer le pain du petit-déjeuner ; des Espagnols qui accueillent des Mexicains dans leur groupe et leur donnent une place dans leur tente ; des chefs d’équipe qui se proposent pour remplacer les plus jeunes afin qu’ils puissent aller voir le pape ; des adorations vécues dans un silence et un recueillement impressionnants malgré la pluie. Un jeune qui me dit après une nuit en service de sécurité : « Je ne suis pas ici pour dormir, mais pour servir. » Cette générosité est contagieuse, elle nous entraîne à nous donner également de notre mieux, voire plus.

Si j’avais préféré mon confort, je n’aurais pas eu l’occasion d’aller au-delà de moi-même. Rester en sécurité, rester dans son confort, c’est se priver de vivre, c’est préférer le calme du cimetière au joyeux bruit de la vie. C’est ici que nous voyons grandir une jeunesse qui n’a pas peur, qui n’accepte pas que la méfiance de l’autre s’introduise dans ses relations, cachée, mais qui est prête à se déchainer à tout moment. C’est une jeunesse qui ose faire le premier pas, qui ose faire confiance, qui se donne sans certitude de recevoir quelque chose en retour.

Say it loudly – ce que cette jeunesse a à dire

Jeudi soir, en saluant la foule depuis une fenêtre de l’archevêché de Cracovie, le pape a invité les jeunes à « faire du vacarme toute la nuit », pour montrer leur joie chrétienne, la joie qui vient du Seigneur. Vu sous cet angle, les nombreux efforts imposés par le contexte, mais aussi les danses sur une place publique, entrainées par des milliers de pèlerins de nationalités diverses, les applaudissements, les moments de fraternité spontanés, prennent tout leur sens.

JMJ-KrakowLa paix, l’ouverture, l’accueil de l’autre, c’est un dur travail qui passe par beaucoup de petits renoncements à soi-même – devant les douches, dans les dortoirs, dans les tramways, dans les rues. Cela ne tombe pas du ciel ; cela ne se décrète pas par une législation. Les cœurs ne changent pas grâce à des lois, ni grâce à une politique plus stricte ou plus libérale. Ce qui nous change, ce sont les expériences que nous faisons dans notre propre vie.

Si cette génération de jeunes catholiques a un message à donner au monde, c’est que l’espoir, le pardon, la joie sont des armes puissantes dans les mains d’une génération qui vaincra par sa soif de vie et de liberté, et parce qu’elle est prête à faire des sacrifices bien réels pour ses rêves.